Arts visuels                                                                                  La Presse Montréal lundi 22 décembre 2003

    FLORENT VEILLEUX: L'HOMME DERRIÈRE LES SOLUTIONS

    JÉRÔME DELGADO - Collaboration spéciale

    Ne vous laissez pas rebuter par l'endroit. La Station C, autrefois banque, puis théâtre, puis discothèque, puis bâtiment à l'abandon, paraît peut-être peu hospitalière, mais elle abrite ces jours-ci un monde merveilleux. Aussi grandiose et aussi profondément marqué par le temps que le prestigieux édifice de la rue Sainte-Catherine Est.

      Ce monde est celui de l'infatigable assembleur d'objets Florent Veilleux, inépuisable créateur de montagnes électroniques interactives aux noms aussi imaginatifs que Les horribles frères Clean, Madame Zibarre ou Patchwork, un monde rapiécé.

      La pataphysique, des machines luminocinétiques et des robots humanoïdes, voilà ce qui anime un des représentants de l'art brut québécois les plus estimés des dernières années - Il a exposé au musée McCord et au Rockefeller Center de New-York! - Mais ne croyez pas qu'il ne vit que pour le conte de fées. L'actuel survol de son travail peut s'appeler Les Solutions imaginaires, le Centre des Sciences de Montréal peut avoir ressorti son insolite sapin de Noël conçu avec des enfants, lui, le monsieur de 62 ans, tout juste rescapé d'un cancer, reste le plus sérieux du monde. Voire enragé. "Capture de Saddam Hussein? Quelle capture? C'est une véritable mise en scène, accuse-t-il. Personne n'émet de doute, on croit tout, on vit sous l'ensorcellement du mensonge".

      Florent Veilleux, lui, au moins, il ensorcelle sans essayer de nous leurrer. Et si ses machines bruyantes posent des énigmes, c'est qu'il n'aime pas la facilité.

      Son art fait dans ce qu'il y a de plus kitsch: figurines en plastique, jouets démodés, monstres admirablement laids et pièces usées de toutes sortes composent ses immenses installations volontairement anarchiques et chaotiques. L'effet est impressionnant et interminable, chaque petit élément se mettant tôt ou tard en mouvement.

      Lui, par contre, ne considère pas son travail comme un simple éblouissement visuel. "Je ne cherche pas tant à éblouir qu'à susciter la réflexion. Encourager le sens de l'observation. C'est fondamental", croit celui qui dit s'inspirer de l'actualité et tenir "un discours très dirigé, un discours de gauche".

      Ses étalages d'objets désuets, qui bougent et s'illuminent au gré d'un savant rouage d'électronique et de physique, parlent longuement de nos sociétés fabricantes de déchets. Mais Veilleux n'est pas un écologiste comme un autre. Lui, il affirme ne pas faire dans le recyclage. "Ce n'est pas du recyclage, mais de la transformation, estime-t-il. Recyclage, c'est rendre quelque chose une nouvelle fois utile. Moi, je prends un objet pour le rendre encore plus inutile".

      Né dans une famille de 18 enfants à Rivière du Loup, Florent Veilleux a appris tôt à tirer profit du matériel usé. De là viendrait sa fascination pour le vécu des choses.

      "Je ne pourrais jamais travailler avec un objet neuf. Il ne me dit rien, avance-t-il. Alors que devant le morceau de bois avec des clous que je ramasse, je me demande à quoi il a pu servir. Quelle a été son existence? Ce sont des questions sans réponses. Alors, je leur trouve des réponses".